Ce moment tant redouté
- France Beaulieu
- 19 mai
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 mai
Chapitre 5: Partie 2
Dimanche 26 octobre 2025 • 11h30

Le plan pour le lendemain étant bien arrêté, Camille prit congé d’Éliane.
Toujours en pyjama, Éliane restait là, devant sa penderie, perdue dans ses pensées. Depuis le départ de Camille, elle répétait sans cesse dans sa tête ce qu’elle voulait dire à ses parents, sans jamais trouver les bons mots.
Une odeur de pain à l’ail monta jusqu’à sa chambre et la tira doucement de sa torpeur. Son estomac gargouilla aussitôt, lui rappelant qu’elle n’avait rien mangé depuis la veille.
Elle ferma les yeux un instant afin d'y puiser un certain courage.
— Ok… faut vraiment que j’y aille…
Elle hésita quelques secondes, puis choisit son pull porte-bonheur.
Prête, elle sortit de sa chambre. En arrivant en haut de l’escalier, elle s’arrêta.
— C'est le moment... ça sert à rien de niaiser plus longtemps…
D’un pas incertain, elle descendit les marches. Plus elle se rapprochait de la cuisine, plus l’odeur se faisait forte. Du pain à l’ail, de la sauce à spaghetti faite maison… tout ce qu’elle adorait. Pourtant, aujourd’hui, cela ne lui apportait aucun réconfort.
Elle s'arrêta à l'entrée de la cuisine. Sa mère se tenait devant la cuisinière, remuant doucement la sauce qui mijotait dans une casserole.
— Salut maman…
Sa mère se retourna aussitôt et lui sourit, mais ses yeux trahissaient une grande fatigue. Elle avait visiblement passé une nuit blanche.
— Bonjour, ma belle…
En la voyant, Éliane eut un pincement au cœur.
— Papa est au travail? demanda-t-elle, surtout pour retarder le moment.
— Non, il est parti promener Luidgi. Il devrait bientôt revenir.
Un silence s’installa entre elles. Pesant. Inconfortable.
— Tu veux que je t’aide? finit par demander Éliane.
— J’ai presque terminé… mais oui, tu peux mettre la table si tu veux.
Éliane approuva d’un signe de tête et commença à mettre en place les napperons, les verres, les ustensiles… Elle faisait tout lentement, sans vraiment réfléchir. Chaque geste lui faisait gagner un peu de temps.
Quelques minutes plus tard, la porte d’entrée s’ouvrit. Luidgi entra en courant dans la cuisine, aboyant avec entrain.
— Eh… doucement toi…
Éliane se pencha pour le caresser, profitant de ce petit moment pour se calmer un peu.
— Bonjour Éliane… T’as vu Camille ce matin? demanda son père en entrant.
Elle se retourna vers lui.
— Oui… elle m’a aidée pour… mes recherches.
— Tes recherches?
Son ton avait changé. Plus sérieux. Plus attentif.
Éliane sentit la tension monter.
— On en reparle après le repas… s’il te plaît…
Il la fixa un instant, puis hocha lentement la tête.
— C’est bon… comme tu voudras.
Ils passèrent à table. Sa mère déposa les assiettes de spaghetti devant eux et s’assit. Le repas commença, mais l’ambiance était électrisante.
Pour détendre l’atmosphère, sa mère parla de choses ordinaires : l’Halloween qui approchait, les pneus d’hiver à faire poser bientôt, les journées qui raccourcissent… Éliane répondait distraitement. Elle jouait avec sa fourchette dans son assiette, sans vraiment manger.
Dans sa tête, ça tournait en boucle : faut que je leur parle… je ne peux plus attendre…
Finalement, elle posa sa fourchette et leva les yeux vers ses parents.
— Maman… Papa… je dois vous parler.
Son père porta aussitôt son attention vers elle.
— Oui?
Éliane inspira profondément.
— Cette nuit… j’ai ouvert la malle… Il y avait une lettre… une lettre de ma mère biologique.
Le silence tomba d’un coup. Lourd. Écrasant.
Sa mère baissa légèrement les yeux et resta quelques instants sans pouvoir réagir.
— J’ai mille questions… pis plein de choses à vous dire…
Sa mère releva doucement la tête.
— Tu peux tout nous demander ma chérie… vraiment… plus de secrets entre nous…
Pour l’instant, une seule question lui venait en tête.
— Vous trouviez ça normal de me cacher ça pendant seize ans? Sérieux?!
Son père prit une grande respiration avant de répondre, déstabilisé par le ton accusateur d’Éliane.
— Je comprends que tu puisses nous en vouloir… mais essaie de comprendre… on était jeunes quand on t’a adoptée, dit son père. On était tellement amoureux… mais ta mère ne pouvait pas avoir d’enfants.
Il jeta un regard tendre à sa femme avant de poursuivre.

— Je me souviens… on était dans le bureau de la directrice de l'orphelinat. Tu étais dans les bras de ta mère… toute petite... Mme Beauregard nous a fait signer un contrat.
Il prit un moment avant de continuer.
— Elle nous a bien fait comprendre qu’on devait attendre ton seizième anniversaire pour te donner la clé… et te révéler l’existence de la malle. Elle insistait beaucoup sur ce point.
— On a signé… sans trop poser de questions, ajouta sa mère calmement.
— Crois-moi, Éliane, on aurait voulu te le dire plus tôt… mais on voulait surtout te protéger, reprit-elle. Les années ont passé… on t’a vue grandir… et on s’est dit que c’était mieux ainsi.
Une larme coula sur la joue d’Éliane.
— Et peu importe ce que tu décides maintenant, ajouta son père, on est là. Ok? On va être là pour toi.
Éliane hocha légèrement la tête. Elle se demandait si elle devait parler du médaillon, des visions… mais non. Ses parents ne comprendraient pas.
— Vous saviez… que j'avais des soeurs?
— Des sœurs? répéta sa mère, surprise. Non, Éliane… on ne savait pas…
— J’en ai quatre… Elles sont nées le même jour que moi. La lettre dit que je suis née la première.
Ses parents échangèrent un regard.
— Elles auraient été adoptées par différentes familles, un peu partout au Québec… en tout cas, c’est ce que j’ai compris.
Sa voix manqua d’assurance, mais elle continua...
— Y’en a une… elle s’appelle Olivia. Elle vivrait sur une île… L’Isle-aux-Coudres.
Puis Éliane lâcha d’un seul coup :
— Je pars demain.
Sa mère, sous le choc, porta une main à sa bouche.
— Demain?
— Oui.
Un malaise s’installa. On n’entendait que le tic-tac régulier de l’horloge.
Éliane se leva brusquement.
— Attendez… je reviens.
Elle monta à sa chambre et redescendit quelques minutes plus tard avec son coffret. Elle le déposa sur la table devant ses parents.
— Ce coffre était dans la malle. Y'a mon nom dessus... et en dessous...

Éliane retourna le petit coffre, dévoilant la carte gravée.
— … y’a ça.
Ses parents, incrédules, observaient chaque détail qui se révélait sous leurs yeux. On aurait entendu voler une mouche...
Éliane sentit une certaine angoisse… Dites quelque chose… n’importe quoi…
Elle hésita un moment, les doigts crispés contre son chandail.
— Camille et Jacob viennent me chercher demain matin… dit-elle d’un trait, avant d’ajouter précipitamment : ils vont m’accompagner jusqu’à l’île.
Son père redressa la tête d'un coup sec. Son regard avait changé.
— Quoi?! J’ai bien entendu?! … Éliane, t’as 16 ans. T’as jamais voyagé toute seule! s’emporta-t-il. Là, c’est pas un camp de vacances. Tu pars loin, tu connais personne, pis tu sais même pas ce qui t’attend…
Sa mère, jusque-là muette, se leva et prit la parole :
— On peut pas te laisser partir comme ça… Et s’il t’arrivait quelque chose? Tu connais même pas ces gens-là… Éliane, s’il te plaît… réfléchis…
La frustration monta d’un coup.
— Je serai pas toute seule! Camille et Jacob seront avec moi!
— Le problème n’est pas là. Tu t’en vas du jour au lendemain, sans aucune préparation.
Éliane bondit de sa chaise, fila dans sa chambre, attrapa les feuilles laissées sur son bureau et redescendit aussitôt pour les montrer à ses parents.

— J’ai fait des recherches! Regardez! On a tout vérifié ce matin! J’ai des infos sur l’île, une carte, les routes, le traversier… je sais où je m’en vais!
Son père leva à peine les yeux vers elle. La tête entre les mains, il se sentait complètement dépassé par la détermination de sa fille.
Une tension régnait dans la cuisine. Éliane et son père restaient tous les deux campés sur leurs positions, personne ne voulant céder.
Après de longues minutes, son père ajouta, d’une voix fatiguée…
— C’est pas assez, Éliane.
— Mais qu’est-ce que tu veux de plus?!
— Que tu comprennes les dangers... que tu réalises que t’es jeune, Éliane. Trop jeune pour te lancer dans une… aventure comme celle-ci… toute seule.
— Tu dis toujours que je suis mature pour mon âge, que t’as confiance en moi!
Son père sembla déstabilisé.
— Bien sûr que si, mais…
— Alors prouve-le!
Sa voix tremblait de colère.
— J’ai jamais fait de niaiseries… j’ai toujours été responsable… pis là, la seule fois où j’ai vraiment besoin que tu me fasses confiance… tu dis non!
— Parce que t’es trop jeune!
— Arrête de dire ça!
Elle jeta la carte sur la table, d’un geste de colère.
— J’ai besoin de réponses! J’peux pas rester ici à faire comme si de rien n’était.
— On pourrait t’accompagner… ta mère et moi…
— Non!
Le mot sortit trop vite, mais elle ne recula pas.
— J’ai besoin de le faire moi-même… c’est ma vie… c’est… mon passé…
Sa mère, en larmes, restait muette, incapable de prononcer un mot.
— Éliane… je ne peux pas accepter ça, dit son père fermement.
Il y eut un silence. Tendu. Interminable.
— Parfait, répondit-elle d’une voix brisée.
Elle se recula un peu.
— Laisse tomber.
— Éliane…
— Non. J’ai compris.
Elle fit demi-tour et sortit rapidement de la cuisine.
Quelques secondes plus tard, la porte de sa chambre claqua. Éliane se laissa tomber sur son lit. Elle enfouit son visage dans son oreiller et éclata en sanglots.
Elle pleurait de colère, de peine, d’incompréhension.
Elle se sentait seule. Complètement seule.
Pourquoi ne comprennent-ils pas…?
Fin de la partie 2
Le père d'Éliane arrivera-t-il à accepter son départ?
Pour le savoir, lis la partie 3. Bonne lecture ! 💛
France
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