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La fuite

Photo du rédacteur: France Beaulieu
France Beaulieu
11 oct.
8 min de lecture

Dernière mise à jour : 19 oct.

Chapitre 10 : Partie 1


Mercredi 29 octobre 2025 • 16 h 15


De gros nuages noirs s’amoncelaient au-dessus du manoir, annonçant une violente tempête. La pluie, d’abord réduite à une fine bruine, s’intensifiait à vue d’œil.


Éliane et Olivia étaient restées quelques instants devant le portail, observant leur sœur disparaître à l’intérieur de l’immense demeure. Puis, après un dernier regard échangé, elles se décidèrent à avancer.


Le vieux portail de fer grinça quand elles le poussèrent, brisant le silence qui régnait autour du manoir.


Elles venaient à peine de faire quelques pas qu’Éliane s’arrêta net.


— Attends…


Olivia se retourna vers elle.


— Quoi ?


Éliane examinait quelque chose par terre, à moitié caché sous la pluie et la saleté.


— Viens voir.


Intriguée, Olivia s’approcha pour regarder.


Éliane s’accroupit et passa doucement ses doigts sur la pierre humide, dégageant les traces de terre qui en masquaient une partie.


Ses yeux s’écarquillèrent. Elle resta accroupie, incapable de détacher son regard de la pierre.


— Regarde ça…


Olivia se pencha au-dessus de son épaule.


À mesure que la pluie nettoyait la pierre, le symbole apparut clairement sous leurs yeux.


— C’est impossible, murmura Éliane.



À peine ses doigts eurent-ils effleuré l’une des feuilles qu’une chaleur soudaine lui traversa le bras.


Éliane se figea.


— Aïe…


La chaleur remonta rapidement jusqu’à son épaule, puis envahit tout son corps.


— Éliane?


Elle n’eut pas le temps de répondre. Tout disparut autour d’elle.


Pendant une fraction de seconde, elle vit Lyla.


Son visage était différent. Ses yeux semblaient remplis de colère.


— Va-t’en!


Le cri résonna dans la tête d’Éliane.


La vision fut si brutale qu’elle se plia en deux, une main contre sa poitrine, l’autre toujours posée sur la pierre.


— Éliane!


Éliane retira brusquement sa main et recula, cherchant son souffle.


— Ça va… ça va…


— Qu’est-ce qui vient de se passer?


Éliane leva les yeux vers elle. Elle était encore sous le choc.


— J’ai… j’ai vu Lyla.


— Quoi?!


— Lyla. Elle était là… juste devant moi.


Olivia jeta un regard inquiet vers la pierre.


— Elle m’a dit de partir. Elle criait. Elle était vraiment en colère.


Olivia regarda le manoir.


— Éliane… peut-être qu’on ne devrait pas entrer.


— Quoi?


— Éli, sérieusement. Regarde tout ce qui se passe depuis qu’on est arrivées ici. Le symbole, ta vision… et maintenant Lyla qui te dit de partir. Peut-être que c’est justement un avertissement.


Éliane regarda de nouveau le symbole.


— Non. Je ne suis pas venue jusqu’ici pour repartir maintenant.


Olivia fit une petite moue.


— Zut… Je sais déjà que je ne réussirai pas à te faire changer d’avis. Quant tu t'y mets, tu peux être tellement obstinée... C'est pas croyable!


— Arrête de ronchonner. On y va.


Olivia leva les yeux au ciel.


— Ouais… comme si j’avais vraiment le choix.


Éliane lui lança un petit sourire, puis appuya sur la sonnette.


Le son clair résonna dans toute la maison. Derrière la porte, des pas approchèrent.


Une silhouette apparut derrière la vitre : une femme d’âge mûr, les cheveux soigneusement tirés en chignon et vêtue d’un tablier impeccable.


Elle ouvrit la porte.


En découvrant les deux filles, complètement trempées de la tête aux pieds, elle sembla surprise. Pourtant, elle conserva un ton calme et professionnel.


— Bonsoir, mesdemoiselles. Je peux vous aider?


— On voudrait parler à Lyla, s’il vous plaît.


La femme haussa légèrement les sourcils.


— À Mademoiselle Lyla?


— Euh… oui, répondit Olivia, hésitante.


La femme s’écarta de la porte et leur fit signe d’entrer.


— Je m’appelle Roberta. Entrez, je vous en prie. Vous pouvez laisser vos chaussures ici et me donner vos manteaux.


Les deux filles obéirent aussitôt, un peu gênées d’être aussi trempées.


— Suivez-moi.


Elles pénétrèrent dans le vaste hall. Leurs pas résonnèrent sur le sol de marbre clair. Devant elles, un imposant escalier s’élevait jusqu’à l’étage.


Éliane regardait autour d’elle, les yeux grands ouverts. Tout était immense, élégant… presque trop parfait.


Elle se pencha légèrement vers Olivia.


— Wow…


Olivia lui lança un petit regard, tout aussi impressionnée.


Roberta les conduisit jusqu’au salon.


— Vous pouvez attendre ici. Je vais voir si mademoiselle Lyla peut vous recevoir.


— D’accord. Merci, madame, répondit Éliane.


Roberta leur adressa un léger sourire, puis quitta la pièce en refermant doucement la porte

derrière elle.


Les deux filles se retrouvèrent seules.


Éliane se dirigea vers les grandes fenêtres. Dehors, la pluie s’abattait avec force sur le domaine.


Un éclair déchira soudain le ciel, suivi presque aussitôt par un grondement de tonnerre.


— Le temps se gâte… murmura Olivia en regardant Éliane avec inquiétude.


À cet instant, la porte s’ouvrit de nouveau.


— Mademoiselle Lyla viendra vous rejoindre dans quelques minutes, annonça Roberta.


— Merci, répondit Olivia.


Roberta leur adressa un dernier sourire avant de refermer doucement la porte.


Les deux filles s’assirent sur le canapé.


Olivia regarda autour d’elle.



Un feu brûlait dans la cheminée. Des rideaux de velours encadraient les fenêtres et de magnifiques tableaux anciens étaient accrochés aux murs. Sur une table basse, une coupe de fruits était placée à côté d’un vase rempli de lys frais.


— On dirait un château… Éli…


— Oui?


— Si Lyla vit ici… pourquoi elle avait l’air aussi terrorisée au café?


Éliane réfléchit.


— Je ne sais pas Oli.


Elle regarda vers l’escalier.


— Mais quelque chose me dit qu’on va bientôt le découvrir.


Le tic-tac d’une vieille horloge remplissait le silence. L’attente commençait à devenir un peu longue lorsque Roberta réapparut.


— Mademoiselle Lyla va descendre.


Elle s’inclina légèrement et repartit. Presque aussitôt, des pas résonnèrent dans l’escalier.


Lyla apparut enfin.


Elle portait un jean clair et un chandail beige. Ses longs cheveux encore humides étaient tirés vers l’arrière. Mais ce qui frappa immédiatement Éliane, ce fut son regard froid.


Lyla entra dans le salon et referma la porte derrière elle. Elle croisa les bras.


— Qu’est-ce que vous faites ici?


Éliane se leva aussitôt.


— Lyla…


Le visage de Lyla se crispa.


— Vous me suiviez, c’est ça?


Lyla parlait de plus en plus vite.


— Vous débarquez chez moi…

Olivia intervint rapidement.


— On veut juste te parler.


Lyla eut un rire sans joie.


— Me parler? Et si moi j’ai pas envie?


Elle marcha jusqu’à la fenêtre et croisa de nouveau les bras.


— J’ai passé ma vie sans avoir vraiment de famille… et maintenant que j’en ai enfin une… vous arrivez et vous venez tout bousculer!


— Non, c’est pas ce qu’on veut… On veut juste comprendre, ajouta Olivia d’un ton rassurant.


Lyla resta un moment près de la fenêtre, le regard perdu dans la tempête qui faisait rage dehors.


La pluie frappait les vitres avec force et les éclairs déchiraient le ciel.


Elle prit une lente inspiration. Ce qu’elle s’apprêtait à raconter appartenait à une partie de son passé qu’elle aurait préféré laisser derrière elle.


— Je ne sais rien de votre histoire, mais moi… j’ai vécu dans trois familles d’accueil avant

d’arriver chez les Tudor.


Olivia et Éliane se regardèrent, complètement sous le choc. Elles étaient loin de s’attendre à ça.


— Trois familles ? Wow… t’as vraiment pas eu ça facile...


Olivia donna un petit coup de coude à Éliane pour la faire taire.


Lyla continua...



— J’avais deux ans quand je suis arrivée dans ma première famille… J’y suis restée seulement un an.


— Mais pourquoi? demanda Olivia.


— Ils avaient déjà quatre enfants. Avec moi en plus, c’était devenu trop pour eux. Trop de bruit, trop de pleurs… trop de choses à gérer.


Lyla baissa les yeux.


— Alors ils ont demandé qu’on me place ailleurs.


Éliane, touchée par ce qu’elle venait d’entendre, eut du mal à cacher son émotion.


— Et après? Ta deuxième famille?


Lyla se tourna vers elles.


— J’avais environ quatre ans.


Lyla fit une petite grimace.


— La mère était correcte avec moi, mais ses deux filles… elles ne m’aimaient vraiment pas.


— Comment ça? demanda Éliane.


— J’en sais rien. Elles n’arrêtaient pas de m’appeler « fille sans nom ».


Lyla joua nerveusement avec la couture de son jean.


— J’essayais de pas réagir. Je pensais que si j’étais gentille avec elles…


Elle eut un petit sourire triste.


— Mais ça n’a pas changé. Je suis restée là environ trois ans. Puis un jour, la mère a décidé

qu’elle ne voulait plus de moi. Elle disait que j’étais trop difficile.


Elle avait beau essayer de le cacher, on sentait que ces paroles lui faisaient encore mal.


— J’avais sept ans quand je suis partie.


Éliane serra légèrement les lèvres.


— Et la troisième?


Lyla releva les yeux.


— La troisième famille vivait dans une ferme, près de Chicoutimi.


Cette fois, un petit sourire apparut.


— J’aimais vraiment ça, là-bas. Il y avait des animaux partout… et ils m’appelaient « ma puce ».


Elle sourit tendrement.


— J’aimais vraiment quand ils m’appelaient comme ça.


Son sourire s’effaça peu à peu.


— Mais j’avais beaucoup de choses à faire...


— Comme quoi? demanda Olivia.


— J’avais une routine que je devais suivre… Avant de partir pour l’école, je ramassais les œufs, je donnais à manger aux poules, je transportais des petits seaux de lait. Et au retour, je faisais différents trucs dans la maison.


Lyla eut un petit rire.


— Moi, je trouvais ça normal. Je pensais que si je travaillais assez fort, ils seraient fiers de moi et qu’ils me garderaient.


Sa voix devint plus triste.


— Mais je suis tombée malade.


Lyla frotta nerveusement son pouce contre la paume de sa main, comme si elle cherchait ses mots.


— Une voisine a fini par appeler les services sociaux.


Olivia murmura :


— Et tu as dû partir…


Lyla hocha la tête.


— Encore une fois.


Elle resta silencieuse un bref instant avant de continuer.


— Après trois familles, j’ai commencé à penser que le problème, c’était moi.


Elle releva les yeux vers ses deux sœurs.


— Je me demandais ce qui clochait chez moi… pourquoi personne voulait me garder. Mais après ça… il y a eu les Tudor.


Son visage changea complètement.


— J’avais dix ans quand je suis arrivée chez eux. Et sérieusement… j’étais pas facile.


Elle eut un petit rire.


— J’étais en colère. Je faisais confiance à personne.


Lyla sourit.


— Maman a été d’une patience… elle s’est assise près de moi, et elle m’a dit quelque chose de tellement précieux.


Lyla regarda ses deux sœurs, parla lentement, pesant chacun de ses mots.


— « Tu n’as pas besoin d’être parfaite. Tu as juste besoin d’être toi. » Cette phrase-là, je ne l’ai jamais oubliée.


Lyla posa une main sur son cœur.


— Ils m’ont adoptée à quatorze ans. Depuis, je suis Lyla Tudor.


Son sourire s’effaça peu à peu. Son regard se durcit.


— J’ai enfin trouvé une famille qui m’aime et qui veut de moi. Vous croyez vraiment que je vais tout foutre en l’air juste parce que vous débarquez dans ma vie?


Éliane se leva et s’avança lentement vers sa sœur.


— On ne veut pas t’enlever ce que tu as, Lyla.


Éliane tendit la main vers Lyla.


— Lyla, tu dois comprendre qu’on n’est pas contre toi…


Olivia se leva à son tour et tendit sa main.


— On est avec toi, Lyla. Essaie de nous faire confiance…



Lyla regarda leurs mains, puis releva timidement les yeux vers elles. Mais dès qu’elle croisa leur regard, elle détourna la tête.


Elle hésita un instant. Mais finalement, elle tendit la main à son tour.


Les trois filles restèrent ainsi, leurs mains réunies.


Un lien venait de se créer. Un lien qu’aucune d’elles ne pourrait désormais ignorer.


Fin de la partie 1.


Derrière sa colère, Lyla cachait des blessures que personne ne soupçonnait. Mais pour la première fois, elle venait peut-être de trouver deux personnes prêtes à l'écouter sans la juger...


Tu veux en savoir plus? Alors, découvre la partie 2 sans tarder!


Bonne lecture ! 💛


France





👉 Tome 1


 
 

Merci de voyager à travers les mots avec moi !

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