La vie scolaire
- France Beaulieu
- 12 janv.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 mai
Chapitre 1: Partie 2
Vendredi 24 octobre 2025 • 8h30

L’autobus s’arrêta devant l’école secondaire Pointe-Lévy. Un grand bâtiment gris qui n’avait rien de spécial, mais qui, pour Éliane, était presque comme une deuxième maison.
Elle descendit les marches, son sac à l’épaule, et aussitôt une voix familière l’appela :
— Hé, Éli! Par ici!
C’était Camille, sa meilleure amie, qui lui faisait signe en souriant. Sa chevelure blonde bouclée bougeait dans tous les sens et son sourire lumineux éclairait la grisaille du matin.
Éliane accéléra le pas.
— Salut, Cam! dit-elle en tapant dans sa main, un réflexe qui les suivait depuis leur première année d’école.
Éliane mit une seconde de trop à réagir, le regard déjà ailleurs.
— T’as l’air dans la lune ce matin, fit remarquer Camille.
Éliane haussa les épaules.
— Je pensais à demain…
Un grand sourire illumina le visage de Camille.
— Ton anniversaire! Éli, seize ans! Tu te rends compte? Tu vas enfin pouvoir dire que tu n’es plus un bébé!
— Je ne suis plus un bébé depuis longtemps, répondit Éliane en riant.
— Peut-être… mais là, c’est officiel, ajouta Camille avec un clin d’œil.
Elle fit mine de sortir un carnet invisible et d’y noter : « Éli, désormais une grande personne ».
Éliane secoua la tête, amusée.
Elles marchèrent vers leurs casiers, saluant d’autres élèves au passage.
Tout le monde savait qu’elles étaient inséparables. Depuis la maternelle, elles avaient toujours été là l'une pour l'autre : les travaux d’équipe, les chagrins, les matchs de handball, et même les disputes d’ado avec les parents. Deux moitiés d’un même cœur.
Arrivées à leurs casiers, Camille se pencha vers elle comme pour partager un secret.
— Dis-moi, tes parents… ils préparent quelque chose, hein?
Éliane écarquilla les yeux.
— Pourquoi tu dis ça?
— Parce que ta mère m’a téléphoné hier soir. Elle voulait savoir si j’étais libre samedi.
— Je le savais! s’exclama Éliane, un sourire triomphant aux lèvres. Ils sont vraiment nuls pour garder un secret.
— C’est clair, répondit Camille en riant. Mais fais semblant de rien, d’accord?
Et elle ajouta plus bas :
— Elle avait l’air super excitée. Genre… vraiment trop.
Éliane leva les yeux au ciel.
— C’est tellement elle... elle en fait toujours un peu trop.
Ses parents pouvaient parfois exagérer, mais au fond, ils l’aimaient profondément. Et cet amour valait bien plus que tous les cadeaux d’anniversaire du monde.
La cloche sonna, les obligeant à se dépêcher vers leur premier cours. La classe de maths était l’une des rares où Éliane se sentait complètement à l’aise. Les chiffres et les équations, pour elle, c’était comme un langage secret qu’elle comprenait sans effort.

En entrant, elle aperçut monsieur Gagnon, son professeur. Un homme d’une cinquantaine d’années, plein d’énergie, toujours vêtu de chemises colorées.
— Bonjour, Éliane, dit-il en lui adressant un sourire sincère. Prête pour la révision d’aujourd’hui?
— Toujours, répondit-elle avec assurance.
Elle s’installa à côté de Camille, un peu plus vers l'avant, pour mieux voir le tableau.
Pendant que le professeur écrivait des équations au tableau, Éliane se mit à griffonner sur sa feuille. Les nombres dansaient dans sa tête comme une mélodie logique.
Camille soupira.
— Tu pourrais arrêter d’avoir l’air si heureuse en faisant des maths? chuchota-t-elle en roulant des yeux.
Éliane étouffa un rire.
— Désolée, c’est plus fort que moi.
— Moi, c’est plus fort que moi de ne rien comprendre, marmonna Camille.
Monsieur Gagnon se retourna, capta leur échange, et lança :
— Mesdemoiselles, je vois que la discussion est passionnante. Peut-être voulez-vous la partager avec le reste de la classe?
Les élèves éclatèrent de rire. Éliane rougit un peu, mais Camille leva la main avec son audace habituelle.
— Je disais juste qu’Éliane est bizarre parce qu’elle aime trop les maths!
Le professeur sourit.
— Eh bien, il n’y a rien de bizarre à ça. Au contraire, c’est une qualité rare. Et puis, croyez-moi, les maths, ça peut ouvrir bien des portes.
Éliane sentit son cœur se gonfler de fierté.
Elle admirait monsieur Gagnon. Pas seulement parce qu’il la complimentait, mais parce qu’il croyait vraiment en elle. Et pour une ado de quinze ans, ça voulait dire beaucoup.
À la pause, elle et Camille s’installèrent dans le coin le plus ensoleillé de la cour. Elles partagèrent une barre granola en parlant de tout et de rien.
— Dis, Éli… tu crois qu’on va rester amies pour toujours? demanda Camille en fixant le ciel.
Éliane la regarda, surprise par la question.
— Bien sûr. Pourquoi tu demandes ça?
— Je ne sais pas… Des fois, je vois des filles qui étaient inséparables en secondaire 1 et qui maintenant s’ignorent complètement. Ça me fait peur.
Éliane serra doucement la main de son amie.
— Toi et moi, ce n’est pas pareil. On est… comment dire…
— Des âmes sœurs? proposa Camille.
— Exactement, dit Éliane.
— Promis, on ne se lâchera jamais?
— Promis.
Leurs petits doigts s'entrelacèrent, comme quand elles avaient huit ans.
Un peu plus loin, un garçon de leur classe les regardait en rigolant.
— Regardez-les, les meilleures amies pour la vie, lança-t-il. Trop mignon...
Camille répliqua aussitôt :
— Ouais... nous, au moins, on a des amis!
Les filles éclatèrent de rire et le garçon leva les mains en l’air, avec un air légèrement exaspéré : « Ok, ok, vous avez gagné… pour cette fois... »
C’était ce genre de moments simples qu’Éliane adorait : ceux où tout allait bien, tout simplement.

L’après-midi passa vite, entre un cours d’histoire ennuyant et un entraînement de handball. Éliane adorait ce sport. Courir, passer, marquer… elle se sentait libre, vivante. L’équipe était comme une famille de substitution, un endroit où elle se sentait moins seule.
— Éli, à toi! cria Camille.
Éliane saisit le ballon, sauta et la lança directement dans le filet. Le sifflet retentit.
— Et un but de plus pour Éliane! annonça l’entraîneur, visiblement ravi.
Après un dernier sprint, elle s’effondra sur le banc, essoufflée mais heureuse. Camille, qui jouait aussi, s’assit à côté d’elle.
— T’as encore marqué la moitié des buts, dit-elle en secouant la tête. Tu veux me rendre jalouse ou quoi?
— Mais non, dit Éliane. Toi, tu es la meilleure à la défense, et tu le sais.
— Ouais… peut-être... mais quand même, t’abuses un peu.
Elle lui donna un petit coup d’épaule. Éliane leva les yeux vers le plafond du gymnase.
— Tu crois que dans dix ans, on se rappellera encore de nos matchs?
— Dans dix ans?! s’exclama Camille. Moi, je serai une grande journaliste internationale, et toi… une mathématicienne célèbre!
— Ou une prof de maths qui donne trop de devoirs, répondit Éliane en riant.
— Ouais, ça, ça ne m'étonnerait même pas, admit Camille avec un clin d’œil.
Les filles de l’équipe s’étaient regroupées autour d’elles, essoufflées mais enthousiastes.
— Super entraînement aujourd’hui! lança Patricia, la capitaine de l'équipe.
— Exactement, renchérit l’entraîneur. Et ce lundi, on affrontera la meilleure équipe de notre division. Elles sont fortes, mais je sais que vous pouvez les battre. Il faudra être rapides, combatives, et ne rien lâcher!
Un petit murmure d’excitation parcourut l’équipe.
— On va leur montrer qui sont les championnes! s’écria Stéphanie en levant son poing.
— Oui! ajouta Nathalie. On est prêtes!
Le coach hocha la tête, fier de son équipe.
— Je compte sur vous. Et maintenant… on se détend un peu avant de partir.

Alors que le gymnase s’apprêtait à se vider, l’une des filles éteignit soudain les lumières, et une autre fit apparaître un énorme gâteau.
— Surprise! crièrent-elles en chœur.
Les filles se rapprochèrent d’elle en chantant « Bonne fête, Éliane... », tout en tapant dans leurs mains avec énergie.
— Mais... une... deux... trois... ok, là, j'suis perdue... y'a combien de bougies? s'exclama Éliane, sous le choc.
Camille la regardait avec un sourire espiègle, puis ajouta :
— Crois-moi... assez pour te faire sentir vieille... genre vraiment vieille...
Éliane savait très bien que c’était Camille qui avait glissé l’information au coach pour organiser cette surprise… mais elle ne lui en voulait pas. Au contraire... elle se sentait incroyablement heureuse, entourée de ses amies.
— Merci les filles… Vous êtes les meilleures, dit-elle, émue.
Les filles bavardèrent encore un moment, puis peu à peu, les lumières du gymnase s’éteignirent.
Éliane ressentit un mélange de joie et de fierté. Elle comprit que ces instants vécus avec l’équipe resteraient gravés dans sa mémoire pour toujours.
Quand la cloche de fin de journée retentit, Éliane se sentit soudainement toute excitée. Demain, ce serait son anniversaire. Son seizième anniversaire.
Elle enfila son manteau, attrapa son sac et rejoignit Camille devant les casiers.
— Tu ne dormiras pas cette nuit, c’est sûr, lança Camille en riant.
Éliane leva les yeux au ciel.
— Tu me connais trop bien.
— Exact, répondit Camille. Et j’espère que tu sais que demain… tout va changer.
Éliane haussa un sourcil.
— Tout va changer?
— Ben oui! Seize ans, c’est énorme! C’est le début de la vraie liberté!
— La liberté de quoi? De faire ma lessive toute seule?
— Non, la liberté de pouvoir te maquiller comme tu le sens… lança Camille avec un sourire complice.
— Là, tu exagères… Ma mère n’acceptera jamais…
— Bon, peut-être pas dès demain… mais… le mois prochain?
— Ouais… je peux toujours garder espoir, dit Éliane.
— Mais pour l’instant, toi, tu es chanceuse… tes parents ont accepté de t’inscrire à des cours de conduite. Moi, je vais avoir seize ans dans un peu plus d’un mois, et mes parents ne veulent rien entendre…
— Garde espoir, Camille… garde espoir, répondit Éliane, en secouant la tête.
Et les deux filles éclatèrent de rire, se donnant des coups d’épaule avant de se diriger vers les autobus.
Éliane monta à bord du sien, s’installant près de la fenêtre, un sourire rêveur aux lèvres.
À cet instant, elle sentit que son seizième anniversaire ne serait pas comme les autres.
Fin de la partie 2
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