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La vie familiale

  • Photo du rédacteur: France Beaulieu
    France Beaulieu
  • 5 janv.
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 20 heures

Vendredi 24 octobre 2025 • 7h40 

Le soleil d’automne se levait tranquillement au-dessus des champs colorés de Saint-Antoine-de-Tilly, une petite municipalité située au bord du fleuve. La lumière dorée du matin illuminait les érables d'un rouge et d'un orangé flamboyants, leurs feuilles tombant doucement sur le sol humide. L’air sentait la terre froide et le bois brûlé qui s’échappait des cheminées voisines, une odeur réconfortante annonçant l’arrivée de l’hiver. La maison des Tremblay, une demeure campagnarde aux volets verts, se dressait un peu en retrait de la route. Une balançoire en bois grinçait paresseusement sur le perron, bercée par le vent.

Dans sa chambre à l’étage, Éliane ouvrit les yeux. Elle resta quelques secondes immobile, écoutant les bruits familiers de la maison : les pas rapides de sa mère dans la cuisine, la voix grave de son père qui parlait au téléphone, et les grattements impatients de son chien Luidgi derrière sa porte. Un sourire s’étira sur ses lèvres.

— Ok, ok, j’arrive, murmura-t-elle en se redressant.

Dès qu’elle ouvrit la porte, Luidgi bondit, la queue battant rapidement. Il était grand pour un labrador, noir comme la nuit, avec des yeux brillants de malice.

— Toi, tu es beaucoup trop heureux le matin, soupira Éliane en lui caressant la tête.

Elle enfila rapidement un jean et un chandail à capuchon avant de descendre les escaliers. L’odeur de pain grillé et de café la frappa aussitôt. Sa mère, encore en uniforme de secrétaire médicale, alignait des assiettes sur la table de la cuisine.

— Dépêche-toi, ma puce, tu vas manquer ton autobus, dit-elle sans même lever les yeux.

— Bonjour maman, répondit Éliane en s’asseyant.

— Bonjour, dit sa mère en souriant. Mange, tu as une grosse journée.

Éliane leva un sourcil. Une « grosse journée » ? Pour elle, ce n’était qu’un vendredi comme les autres. Sauf que ce n’était pas tout à fait vrai… Demain, elle allait avoir seize ans. Seize. Elle s’était couchée hier soir en répétant ce chiffre dans sa tête, comme pour s’habituer à l’idée. Ce n’était pas un simple anniversaire. C’était l’âge où elle pourrait enfin apprendre à conduire une voiture. Cela faisait des mois qu’elle suppliait presque ses parents pour suivre des cours, et enfin, ils avaient accepté.

Son père entra à ce moment-là, son cellulaire coincé contre son oreille, une pile de dossiers sous le bras. Son manteau d’automne ouvert laissait voir sa chemise encore froissée.

— Oui, je serai à l’hôpital dans trente minutes, dit-il d’une voix pressée. Non, il faut opérer ce matin… Parfait.

Il coupa la communication et posa enfin les yeux sur sa fille.

— Salut ma grande. Bien dormi ?

— Oui, répondit Éliane, mais j’ai rêvé que je conduisais partout en ville sans aucune limite !

Éliane lui fit un clin d’œil, complice.

— Eh bien, tu ne manques pas d’humour ce matin, dit-il en lui ébouriffant les cheveux.

— Papa ! Protesta-t-elle en reculant. Tu vas me décoiffer !

Il éclata de rire et embrassa rapidement sa femme sur la joue avant d’attraper une tasse de café.

Éliane les observa en silence. Ses parents s’aimaient, elle le savait, et ils l’aimaient plus que tout, mais leur vie tournait autour du travail. Son père, chirurgien à l’Hôtel-Dieu de Lévis, passait ses journées — et souvent ses nuits — à sauver des vies. Sa mère, secrétaire dans une clinique dentaire, jonglait entre les horaires des patients et les papiers administratifs. Résultat : Éliane se retrouvait souvent seule, avec pour unique compagnie son chien et ses devoirs.

Paradoxalement, ses amies l’enviaient. Ses parents étaient jeunes — à peine trente-cinq et trente-six ans — ce qui les faisait presque passer pour des exceptions lors des réunions de parents. Sa mère lui avait raconté, mille fois, l’histoire de sa naissance : elle avait dix-neuf ans, son père vingt. Rien n’était prévu. Éliane était arrivée par accident. Mais ses parents avaient toujours ajouté la même phrase, sans jamais hésiter : le plus bel accident de leur vie. Éliane les croyait. C’était évident, dans leurs gestes, dans leur façon de la regarder. Elle était leur seule enfant, et elle savait très bien qu’elle avait été gâtée depuis toujours. Peut-être même trop.

Éliane sourit en y repensant. Un samedi, au magasin, sa mère et elle cherchaient un parfum. Le vendeur les avait observées un instant avant de demander, tout naturellement, si elles étaient sœurs. Sa mère avait éclaté de rire. Éliane aussi. Ce jour-là, elle s’était dit que, oui, sa mère paraissait vraiment jeune.

Elle soupira, baissant les yeux vers sa tartine. Être enfant unique, ça avait ses avantages. Elle n’avait jamais dû partager sa chambre, ses jouets ou l’attention de ses parents, mais ça avait aussi un goût amer. Un vide qui ne disparaissait pas, même entourée d’amour. Parfois, elle se surprenait à inventer une sœur imaginaire, ou un frère plus vieux, qui viendrait la défendre dans la cour d’école… mais ce n’étaient que des rêves. La réalité, c’était qu’elle était seule.

— Tu es bien silencieuse, nota sa mère en la fixant.

Éliane haussa les épaules.

— Rien. Je pense juste à ma journée.

— Tu sembles préoccupée, insista sa mère.

— Non, tout va bien, répondit Éliane en évitant son regard.

Sa mère fronça les sourcils, mais n’ajouta rien.

Éliane se demanda encore une fois si ses parents croyaient vraiment qu’elle ne voyait rien. Leur façon de se chuchoter des mots à l’oreille, de cacher des papiers en la voyant entrer, de sourire mystérieusement. Clairement, ils préparaient quelque chose. Probablement une fête pour ses seize ans. Elle en était presque certaine.

— Bon, je file, dit son père en enfilant son manteau. Passe une bonne journée, ma chérie.

— Toi aussi, papa.

Il sortit en vitesse, son téléphone déjà collé à l’oreille.


Le silence s’installa dans la cuisine, seulement troublé par les bruits de Luidgi qui reniflait sous la table.

— Tu sais, ma grande, dit sa mère en s’asseyant. Seize ans, ce n’est pas rien.

Éliane planta ses yeux noisette dans ceux de sa mère.

— Tu me le rappelles assez souvent, soupira-t-elle en esquissant un sourire.

— Je veux dire… tu grandis vite. On dirait que c’était hier que je t’emmenais à la maternelle avec tes petites couettes, continua sa mère, les yeux brillants d’un mélange de nostalgie et de fierté.

Éliane détourna le regard. Elle connaissait ce ton-là : c’était le ton je vais bientôt te donner un discours d'adulte, et elle n’avait pas envie de ça un vendredi matin. Elle voulait juste finir sa tartine en paix.

— M’man, tu sais que je suis encore ta petite fille, lança-t-elle pour alléger l’atmosphère… même à seize ans.

Sa mère sourit.

— Je le sais. Mais demain, tu auras seize ans pour vrai. Officiellement, je veux dire.

Éliane haussa un sourcil, soudain intéressée.

— Justement… demain

Elle prit un air faussement détaché.

— Y’a rien de spécial de prévu, hein ? Genre… rien qui implique des ballons ou des chansons gênantes ?

— Absolument rien, répondit sa mère trop rapidement.

Éliane plissa les yeux.

— Et si, par hasard, il y avait quelque chose, ce ne serait pas trop gros, juste le fun ?

— Tu poses beaucoup de questions pour quelqu’un qui n’aime pas les surprises.

— J’aime les bonnes surprises. Nuance, corrigea Éliane en mordant dans sa tartine.

Elle tenta une autre approche :

— Camille peut venir, au moins ?

— Tu verras bien, répondit sa mère avec un sourire mystérieux.

Éliane grogna doucement.

— C’est pas juste. Les parents devraient donner des indices. Genre un minimum.

— Le minimum, c’est d’être à l’heure à l’école, répliqua sa mère en regardant l’horloge.

Éliane se leva en attrapant son sac.

— D’accord, d’accord… mais sache que je n’abandonne jamais.

Sa mère éclata de rire.

— Je n’en doute pas une seconde.

Éliane se dirigea vers l’entrée, puis s’arrêta la main sur la poignée. Elle se retourna vers sa mère, hésita une fraction de seconde, comme si une pensée venait de lui traverser l’esprit.

— M’man… dit-elle plus doucement.

Elle haussa les épaules avec un petit sourire.

— Tu sais que je suis encore ta petite fille… même à seize ans.

Sa mère lui sourit, visiblement touchée, et lui tendit une pomme rouge.

— Garde-ça pour la route.

— Parfait, ça va m’éviter de mourir de faim avant le dîner… Il faut que j’y aille, sinon je vais être en retard, lança Éliane.

Elle marqua une pause, puis ajouta avec un sourire malicieux :

— Et là, tu serais obligée de me reconduire à l’école.

Elle accompagna la phrase d’un clin d’œil complice à sa mère, puis ferma la porte derrière elle. L’air vif de l’automne lui fouetta le visage. Elle inspira profondément, laissant l’odeur des feuilles mouillées et de la fumée de cheminée l’envelopper. C’était une de ces matinées qui semblaient paisibles, presque trop normales.

Luidgi, qui l’avait suivie en trottinant, aboya doucement comme pour lui dire au revoir.

— Je reviens ce soir, promis, dit-elle en lui caressant l’oreille.


Le bus scolaire arriva en grinçant, soulevant un nuage de poussière. Elle grimpa les marches, saluant distraitement le chauffeur, et s’installa près de la fenêtre. Le trajet jusqu’à l’école durait quarante minutes environ. Quarante minutes où elle aimait observer les champs défiler, les vieilles granges penchées, les arbres aux couleurs éclatantes. Ça la calmait.

Mais aujourd’hui, son esprit s’agitait. Elle repensait à ses parents, à leurs sourires étranges, à cette façon qu’ils avaient de la couver comme si elle était faite de verre. Elle se sentait… partagée. Une partie d’elle aimait cette attention, l’autre rêvait de liberté.

Elle posa son front contre la vitre froide. Seize ans demain. Ça sonnait comme le début de quelque chose.

La suite t'attend...

France

👉 Tome 1

 
 

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