La vie familiale
- France Beaulieu
- 5 janv.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 mai
Chapitre 1: Partie 1
Vendredi 24 octobre 2025 • 7h40

Le soleil d’automne se levait tranquillement au-dessus des champs colorés de Saint-Antoine-de-Tilly, une petite municipalité située au bord du fleuve.
La lumière dorée du matin illuminait les érables d'un rouge vif, leurs feuilles tombant doucement sur le sol humide.
La maison des Tremblay, une demeure campagnarde aux volets verts, se dressait un peu en retrait de la route. Une balançoire en bois grinçait paresseusement sur le perron, bercée par le vent.
Dans sa chambre à l’étage, Éliane ouvrit les yeux. Elle resta quelques secondes immobile, écoutant les bruits familiers de la maison : les pas rapides de sa mère dans la cuisine, la voix grave de son père qui parlait au téléphone, et les grattements impatients de son chien Luidgi derrière sa porte.
— Ok, ok, j’arrive, cria-t-elle en se redressant.
Dès qu’elle ouvrit la porte, Luidgi bondit, la queue battant rapidement. Il était grand pour un labrador, noir comme la nuit, avec des yeux brillants de malice.
— Toi, tu es beaucoup trop heureux le matin, soupira Éliane en lui caressant la tête.
Elle enfila rapidement un jean et un chandail avant de descendre au rez-de-chaussée. L’odeur de pain grillé et de café la frappa aussitôt. Sa mère, encore en uniforme de secrétaire médicale, alignait des assiettes sur la table de la cuisine.
— Dépêche-toi, ma puce, tu vas manquer ton autobus, dit-elle sans même lever les yeux.
— Bonjour maman, répondit Éliane en s’asseyant.
— Bonjour, dit sa mère en souriant. Mange, tu as une grosse journée.
Éliane leva un sourcil. Une « grosse journée »? Pour elle, ce n’était qu’un vendredi comme les autres. Sauf que ce n’était pas tout à fait vrai… Demain, elle allait avoir seize ans.
Elle s’était couchée hier soir en répétant ce chiffre dans sa tête, comme pour s’habituer à l’idée. Ce n’était pas un simple anniversaire. C’était l’âge où elle pourrait enfin apprendre à conduire une voiture. Cela faisait des mois qu’elle suppliait ses parents pour suivre des cours, et enfin, ils avaient accepté.

Son père entra à ce moment-là, le cellulaire à la main, une pile de dossiers sous le bras. Comme à son habitude le matin, il était dans le rush (comme diraient les ados). Toujours bien habillé, son manteau déjà sur lui, prêt à filer au travail après avoir à peine pris une bouchée et dit au revoir.
— Oui, je serai à l’hôpital dans trente minutes, dit-il d’une voix pressée. Non, il faut opérer ce matin… Parfait.
Il coupa la communication et posa enfin les yeux sur sa fille.
— Salut ma grande. Bien dormi?
— Oui, répondit Éliane, mais j’ai rêvé que je conduisais partout en ville sans aucune limite!
Amusée, Éliane lui fit un clin d’œil.
— Eh bien, tu ne manques pas d’humour ce matin, dit-il en lui ébouriffant les cheveux.
— Papa! protesta-t-elle en reculant. Tu vas me décoiffer!
Il éclata de rire, embrassa rapidement sa femme sur la joue, puis attrapa sa tasse de café avant de se diriger vers la porte.
— Allez, je dois y aller. Bonne journée!
Il sortit en vitesse, son cellulaire déjà collé à l’oreille.
Éliane, plongée dans ses pensées, réfléchissait à sa vie, à ses parents…
Ils s’aimaient, elle le savait. Et eux, ils l’aimaient plus que tout. Jamais elle n’en avait douté… mais tout tournait autour de leur travail.
Son père, chirurgien à l’Hôtel-Dieu de Lévis, passait ses journées, et souvent ses nuits, à sauver des vies. Sa mère, secrétaire dans une clinique dentaire, jonglait entre les horaires des patients et les papiers administratifs.
Résultat : Éliane se retrouvait souvent seule, avec pour unique compagnie son chien et ses devoirs.
Paradoxalement, ses amies l’enviaient. Ses parents étaient jeunes, à peine trente-cinq et trente-six ans, ce qui les faisait presque passer pour des exceptions lors des réunions de parents.
Sa mère lui avait raconté, mille fois, l’histoire de sa naissance : elle avait dix-neuf ans, son père vingt. Rien n’était prévu. Éliane était arrivée par accident… mais ses parents avaient toujours ajouté la même phrase, sans jamais hésiter : le plus bel accident de leur vie.
Éliane les croyait. C’était évident, dans leurs gestes, dans leur façon de la regarder. Elle était leur seule enfant, et elle savait très bien qu’elle avait été gâtée depuis toujours. Peut-être même un peu trop.
Éliane sourit en repensant à cette histoire...
Un samedi, au magasin, elle cherchait un parfum avec sa mère. Le vendeur les avait observées un instant avant de demander, tout naturellement, si elles étaient sœurs. Sa mère avait ri aussitôt. Éliane aussi. Ce jour-là, elle s’était dit que, pour vrai, sa mère paraissait vraiment jeune.
Elle soupira, baissant les yeux vers sa tartine.
Être enfant unique, ça avait ses avantages. Elle n’avait jamais dû partager sa chambre, ses jouets ou l’attention de ses parents, mais ça avait aussi un goût amer. Un vide qui ne disparaissait pas, même entourée d’amour.
Parfois, elle se surprenait à inventer une sœur imaginaire, ou un frère plus vieux, qui viendrait la défendre dans la cour d’école… mais ce n’étaient que des rêves. La réalité, c’était qu’elle était seule.
— Tu es bien silencieuse, dit sa mère en débarrassant la table.
Éliane haussa les épaules.
— Rien. Je pense juste à ma journée.
— Tu sembles préoccupée, insista sa mère.
— Non, tout va bien, répondit Éliane en évitant son regard.
Éliane se demanda encore une fois si ses parents croyaient vraiment qu’elle ne voyait rien. Leur façon de se chuchoter des mots à l’oreille, de cacher des papiers en la voyant entrer, de sourire mystérieusement. Clairement, ils préparaient quelque chose. Probablement une fête pour ses seize ans. Elle en était presque certaine.
Le silence s’installa dans la cuisine, seulement troublé par les ronflements de Luidgi, couché près de la table.

— Tu sais, ma grande, dit sa mère en s’asseyant. Seize ans, ce n’est pas rien.
— Tu me le rappelles assez souvent, soupira Éliane.
— Je veux dire… On dirait que c’était hier que je t’emmenais à la maternelle avec tes petites couettes, continua sa mère, nostalgique.
Éliane détourna le regard. Elle connaissait ce ton-là : c’était le ton « je vais bientôt te donner un discours d'adulte », et elle n’avait pas envie de ça un vendredi matin.
— M’man, tu sais que je suis encore ta petite fille, lança-t-elle pour alléger l’atmosphère… même à seize ans.
Sa mère sourit.
— Je le sais… mais c’est si difficile pour moi de te voir grandir… de penser qu’un jour, tu n’auras plus autant besoin de moi…
Éliane, le cœur gros, serra la main de sa mère contre la sienne.
— Ne t’en fais pas, ma p’tite maman… j’aurai toujours besoin de toi. En passant, demain...
Elle prit un air faussement détaché.
— Y’a rien de spécial de prévu, hein? Genre… rien qui implique des ballons ou des chansons gênantes?
— Absolument rien, répondit sa mère trop rapidement.
Éliane, curieuse, poursuivit...
— Et si, par hasard, il y avait quelque chose, ce ne serait pas trop gros, juste... le fun?
— Tu poses beaucoup trop de questions pour quelqu’un qui n’aime pas les surprises.
— J’aime les bonnes surprises. Nuance! corrigea Éliane en mordant dans sa tartine.
Elle tenta une autre approche :
— Camille peut venir, au moins?
— Tu verras bien, répondit sa mère avec un sourire mystérieux.
Éliane grogna doucement.
— C’est pas juste. Les parents devraient donner des indices. Genre... un minimum.
— Le minimum, c’est d’être à l’heure à l’école, répliqua sa mère en regardant l’horloge.
Éliane se leva en attrapant son sac.
— D’accord, d’accord… mais sache que je n’abandonne jamais.
Sa mère éclata de rire.
— Je n’en doute pas une seconde.
Éliane se dirigea vers l’entrée, puis s’arrêta la main sur la poignée. Elle se retourna vers sa mère, hésita une fraction de seconde, comme si une pensée venait de lui traverser l’esprit.
— M’man… dit-elle plus doucement.
Elle haussa les épaules avec un petit sourire.
— Tu sais que je suis encore ta petite fille… même à seize ans.
Sa mère, visiblement touchée, lui tendit une pomme rouge.
— Garde-ça pour la route.
— Parfait, ça va m’éviter de mourir de faim avant le dîner… Il faut que j’y aille, sinon je vais être en retard, lança Éliane.
Elle marqua une pause, puis ajouta avec un sourire en coin :
— Et là, tu serais obligée de me reconduire à l’école.
Elle accompagna la phrase d’un clin d’œil complice à sa mère, puis ferma la porte derrière elle.
L’air vif de l’automne lui fouetta le visage. Elle inspira profondément, laissant l’odeur des feuilles mouillées et de la fumée de cheminée l’envelopper.
Luidgi, qui l’avait suivie en trottinant, aboya doucement comme pour lui dire au revoir.
— Je reviens ce soir, promis, dit-elle en lui caressant l’oreille.

Le bus scolaire arriva en grinçant, soulevant un nuage de poussière. Le trajet jusqu’à l’école durait quarante minutes environ. Quarante minutes où elle aimait voir les champs défiler sous ses yeux, les vieilles granges penchées par les années et les arbres aux couleurs d’automne.
Mais aujourd’hui, son esprit s’agitait. Elle repensait à ses parents, à leurs sourires étranges, à cette façon qu’ils avaient de la couver comme si elle était faite de verre.
Elle se sentait… partagée. Une partie d’elle aimait cette attention, l’autre rêvait de liberté.
Elle posa son front contre la vitre froide. Seize ans demain...
Fin de la partie 1
La suite t'attend... 💙
France
👉 Tome 1


