Une route peuplée de souvenirs
- France Beaulieu
- 25 juin
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 6 juil.
Chapitre 6: Partie 2
Lundi 27 octobre 2025 • 8h30

La voiture démarra doucement.
Éliane avait le cœur gros tandis que l’allée défilait derrière eux. C’était comme si chaque mètre parcouru l’éloignait un peu plus de la vie qu’elle avait toujours connue.
Par la vitre arrière, la maison devenait de plus en plus petite. Ses parents étaient encore sur le perron, mais leurs silhouettes devenaient de plus en plus floues.
Luidgi s’était avancé jusqu’au bord de la rue. Il regardait la voiture partir sans bouger.
Après quelques virages, il ne resta plus rien. Plus de maison, plus de silhouettes… plus de
Luidgi.
Éliane détourna rapidement les yeux, essayant de contenir ses émotions. Pendant plusieurs minutes, personne ne parla. Seul le moteur ronronnait doucement.
Camille, assise à côté de Jacob, jetait de temps en temps un regard vers son amie installée à l’arrière. Elle s’inquiétait pour elle.
Jacob finit par allumer la radio, faisant entendre une douce mélodie… Somewhere Over the Rainbow.
Dès les premières paroles, Éliane fut prise d’un élan de nostalgie. C’était la chanson préférée de sa mère. Des souvenirs de son enfance remontèrent aussitôt à la surface.
Éliane repensait à tous ces moments passés avec sa mère. Avant chacun de ses spectacles de danse, celle-ci lui faisait patiemment de jolies tresses. Elle revit aussi ces matins où elles préparaient des crêpes ensemble, en riant dans la cuisine. Et puis il y avait ce jour où sa mère lui avait montré comment recoudre un bouton sur son chandail.
Son père occupait lui aussi une place importante dans ces précieux souvenirs. Elle se rappelait les fameuses journées de pêche père-fille, les interminables débats à table où chacun s’obstinait à vouloir avoir le dernier mot, ainsi que les soirées cinéma durant lesquelles ils faisaient éclater le maïs soufflé dans une casserole avant de s’installer confortablement devant l’écran.
Un léger sourire se dessina sur les lèvres d’Éliane.
— Vous m’avez offert une si belle enfance…, murmura-t-elle avec émotion.
Camille se retourna vers Éliane.
— Hé… comment tu te sens?
Éliane prit quelques secondes avant de répondre.
— Honnêtement?
— Ouais.
— C’est pénible… Je viens juste de quitter mes parents… mon chien… et ils me manquent déjà tellement. La nuit dernière, j’ai pas dormi pantoute. Quitter ma maison, mes amies, ma famille… Je savais que ça me ferait de la peine, mais je ne pensais pas que ce serait aussi difficile.
Elle regarda le paysage défiler avant de reprendre :
— Hier, mon père a vraiment mal réagi pendant le souper. Il refusait de comprendre pourquoi je voulais partir.
Elle baissa les yeux un instant.
— Mais plus tard, il est venu me parler dans ma chambre.
— Ah oui? demanda Camille, curieuse.
— Il était inquiet. Ma mère a fini par le convaincre de me laisser partir, mais…
— Mais quoi? insista Camille.
— Il m’a demandé de lui faire une promesse.
— Laquelle?
Sa voix se fit plus douce.
— De les appeler tous les soirs.
Jacob hocha la tête sans quitter la route des yeux.
— Ce qui est arrivé, et ne le prends pas mal… c’est une réaction assez normale. Les parents réagissent parfois sous le coup de l’émotion. Ils peuvent se mettre en colère sur le moment, mais au fond, c’est surtout parce qu’ils s’inquiètent pour toi et qu’ils ont peur qu’il t’arrive quelque chose. Vois ça comme une preuve d’amour.
Surprise par ce discours plein de bon sens, Éliane éclata de rire.
— Merci pour cette analyse très profonde, professeur Jacob.
Elle posa son front contre la vitre froide.
— J’ai juste l’impression que toute ma vie a basculé en deux jours.
— Je te rassure… t’es encore la même personne, répondit Camille.
— Exactement, ajouta Jacob.
— Avec plus de mystère, continua Camille.
— Camille…
— Avec un coffre bizarre.
— Camille.
— Une sœur inconnue.
— Camille!
— Pis peut-être des pouvoirs magiques.
Jacob leva un doigt.
— Moi, c’est cette partie-là que je trouve la plus cool!
— Vous êtes impossibles.
Mais malgré elle, Éliane souriait. Pour la première fois depuis le matin, elle se sentait un peu plus légère.

Jacob jeta un coup d’œil dans son rétroviseur. Il aperçut Éliane sur la banquette arrière. Même si elle s’efforçait d’adopter un ton enjoué, il voyait bien qu’elle tentait de dissimuler ses larmes.
Voulant alléger l’atmosphère, il décida de changer de sujet.
— Bon… les émotions, c’est bien beau, mais faut parler des vraies affaires.
— Ah oui? demanda Camille.
— C’est quoi le plan?
Éliane haussa les épaules.
— Quel plan?
— Tu débarques sur l’île et tu fais quoi? Tu cognes aux portes en disant : Bonjour, vous connaissez Olivia?
Camille lui donna une petite tape sur l’épaule.
— T’es tellement niaiseux, quand tu t’y mets.
— C’est une vraie question!
Éliane rit, un peu gênée.
— Jacob, j’ai pas vraiment de plan.
— Super rassurant.
— J’ai juste la carte de l’île… pis mon intuition.
Jacob frissonna volontairement.
— Wow. Ça, c’est mystérieux.
Camille lui donna une poussée.
— Tu peux être sérieux cinq minutes?
— Je suis très sérieux! Éli… tu pars pour un endroit que tu ne connais pas… pour rencontrer une sœur que tu ne connais pas. Moi, ça me donne la chair de poule!
— Arrête Jacob! Éliane est déjà assez stressée comme ça!
Camille fit un petit sourire d’encouragement à Éliane.
— Moi, je trouve ça excitant.
Les trois amis rirent de bon cœur, puis Camille tourna la tête vers Éliane.
— Hé, Éli… tu te rappelles du camping?
— Attends… lequel? Celui où il pleuvait tout le temps?
— Le camping Rivière aux Pommes! s'exclamèrent les deux filles d'une seule voix.
— C'était notre premier camping ensemble. Tes parents avaient réussi à convaincre les miens de me laisser partir avec vous. J’avais seulement huit ans, mais j’me sentais tellement grande!
— Et le soir, on s’installait autour du feu de camp, se rappela Éliane. On faisait griller des guimauves et on buvait du chocolat chaud.
— Pis ton père se mettait à chanter.
— Oh non…
— Oh que oui! Il chantait toujours des chansons bizarres… genre Alouette, gentille alouette… à tue-tête!
Camille pouffa de rire.
— Évidemment, on chantait avec lui, répondit Camille. On chantait en frappant dans nos mains comme des folles.
— Je donnerais cher pour voir des photos, dit Jacob.
— J’ai des photos!
— Non! Cam… Je t’interdis de lui montrer! s’exclama Éliane, horrifiée.
Éliane regarda un instant le paysage défiler derrière la vitre, plongée dans ses souvenirs.
— Cam… tu te rappelles de la petite tente verte?
— Ben oui! Ton père l’avait achetée juste pour nous deux.
— Dormir sans les parents… c’était toute une aventure.
— Tu te souviens, Éli? Le premier soir, on n’arrivait pas à dormir. On parlait, on riait… Ta mère est venue nous dire de dormir je ne sais plus combien de fois…
— Une belle aventure qui a duré environ trois heures avant que tu paniques.
— J’ai pas paniqué!
— Camille…
— Bon… un peu.
Jacob leva un sourcil.
— Qu’est-ce qui s’est passé?

— On venait juste de s’endormir. Pis là… ploc…
Camille pointa son front.
— Une goutte d’eau.
— Puis une deuxième, ajouta Éliane.
— Puis une troisième.
— Pis là, Camille s’est retournée d’un coup dans son sac de couchage en criant : Éli… on se noie!
— J’ai jamais dit ça!
— Oh non… tu ne l’as pas dit… tu l’as crié!
— Cette tente-là fuyait vraiment de partout!
Jacob riait tellement qu’il dut essuyer une larme.
— J’aurais payé pour voir ça.
— Toi, tais-toi.
— Et le pire, c’est que le lendemain a été encore plus mémorable, ajouta Camille.
Camille pointa aussitôt son amie.
— Ah! Le feu de camp!
Jacob regarda dans le rétroviseur.
— Là, je sens que je vais m'amuser...
— Mon pire souvenir de camping, admit Éliane.
— Vas-y, encouragea Jacob. Je suis impatient d’entendre la suite…
— Je me suis brûlée le pied.
— Comment ça, brûlée le pied?
— Elle a couru sur les braises pieds nus, répondit Camille avant même qu’Éliane puisse parler.
— Elle a fait QUOI?
— Hé! Je savais pas qu’elles étaient encore chaudes!
Éliane secoua la tête, tout en grimaçant.
— Mes parents avaient fait un feu la veille. Pendant la nuit, il a plu sans arrêt. Le lendemain matin, je me suis réveillée super contente parce qu’il faisait enfin beau.
— Et comme une petite folle…
— Merci, Camille.
— Comme une petite folle, répéta-t-elle fièrement, tu es sortie de la tente en courant… sans souliers.

— Et là, j’ai marché directement dans les cendres… encore chaudes.
— Directement dedans, confirma Camille.
— J’ai hurlé tellement fort que tout le camping a dû m’entendre.
— Ça, c’est vrai, dit Camille.
— Exagère pas.
— Non, non. Je suis certaine qu’il y a encore des campeurs qui s’en souviennent aujourd’hui.
Le sourire d’Éliane s’adoucit.
— Mais je me rappelle surtout que tu m’as tenu la main pendant que l'infirmière du camp m’examinait et m’appliquait une crème contre les brûlures.
Camille lui adressa un sourire chaleureux.
— Ben voyons. Pas question qu’on se quitte… j’étais tellement inquiète.
Pendant un instant, leurs regards se croisèrent, puis Jacob brisa le moment.
— C’est beau l’amitié. Je vais pleurer.
— Jacob…
— Non, vraiment… je suis très ému.
— Conduis.
— Oui, madame.
Les trois amis éclatèrent de rire.
— Pis le lendemain, continua Camille, on est retournés au lac jouer dans les jeux gonflables, comme si de rien n’était.
Leurs rires s’apaisèrent doucement et un silence confortable s’installa, rempli de souvenirs.
Pendant quelques minutes, ils continuèrent à partager leurs souvenirs d’enfance.
Une vieille chanson pop se mit à jouer à la radio, attirant l’attention de Jacob.
Camille se mit aussitôt à la fredonner. Peu à peu, l’ambiance dans la voiture devint plus légère.
Le fleuve apparut enfin, vaste et scintillant sous le soleil clair d’octobre.
Éliane se redressa légèrement sur son siège.
Ils approchaient.
Enfin.
Fin de la partie 2.
L'Isle-aux-Coudres était enfin devant elle... mais Olivia s'y trouverait-elle vraiment? 🤎
France
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